RIEN N'EST SIMPLE
 
LE PROJET FICHE TECHNIQUE RUSHES
          
RUSHES

Nous avons commencé à tourner dès les premiers jours de la création de la société "La Soucoupe Volante", début décembre 97. Depuis, nous avons filmé plusieurs discussion clefs entre les personnages concernant certaines situations.

UNE COMMANDE DE DERNIERE MINUTE
Début décembre 97. "La Soucoupe volante" vient de débuter son activité. La fréquentation du théâtre est à son maximum et Delphine et Philippe travaillent d'arrache-pied. En plein boum, une maison de production appelle pour commander un repas de fin de tournage pour 200 personnes. Après avoir demandé un délai de réflexion, Delphine et Philippe s'interrogent sur l'opportunité d'accepter ou de refuser. Extraits d'une discussion en cuisine.

Delphine: 200 personnes, c'est pas un petit buffet.
Philippe: On n'est pas capable de le faire alors ?
D: On est capable de le faire mais il faut investir dans du matériel. On ne peut pas bricoler avec trois casseroles pour faire un plat cuisiné pour 200 personnes.
P: Ce que tu es en train de dire c'est qu'on n'est pas capable de le faire dans ces cas là.
D: On n'a pas le matériel.
P: On a 50 000 balles de capital chez le banquier, est-ce que ça ne nous donne pas les moyens de pouvoir le faire ? Par contre, je trouve qu'ils ne nous proposent pas assez d'argent.
D: Eux, ils nous appellent parce qu'on n'est pas cher. A ce prix là, ils ont une salade, pas plus. Moi, j'ai envie de dire: "attention aux plans pas chers". Nous, on fait les choses en étant payés normalement.
P: Il faut leur proposer un devis plus cher. C'est peut-être jouable. A 40 francs par personnes, ça ira.
D: 40 francs, ils ne veulent pas.
P: Tu vois, je me dis: "Ces gens là, qu'est-ce qui vont faire ?". Ils veulent un plat cuisiné pour 200 personnes à 35 balles. Ils vont le faire. Il y aura un truc à manger. Qu'est-ce que ça va être ? Qui va le faire ?
D: Des gens qui prennent moins cher que nous. Des gens comme nous il y a un an. Il y a un an, le buffet qu'on a fait pour 300 personnes, on n'a rien gagné dessus. Ça nous a fait plaisir de le faire mais maintenant c'est notre boulot.
(...)
P: Non, là on n'est pas capable de le faire.
D: En plus, moi je n'ai pas envie d'accepter des trucs pour accepter des trucs et de bosser au rabais. Ça va. Je crois qu'il vaut mieux profiter des choses que de prendre des trucs au rabais, parce qu'on est en train de se faire une image de gens qui font des supers trucs et pas chers. La bonne occase, quoi. Résultat, on va faire n'importe quoi ici parce qu'on en aura ras le bol. On va être désagréable et c'est pas bien, quoi.
P: Tu as raison. On annule alors ?
D: C'est pas annuler, c'est réfléchir. Ils disent qu'ils n'ont pas de tunes. Les gens te tiennent des discours au téléphone: "On n'a pas d'argent. 35 francs avec une salade, même à 200 vous ne vous en sortez pas ?". C'est tout juste s'ils ne font pas les comptes à ma place. Non, maintenant on bosse là-dedans. On ne va continuer à faire trucs au rabais parce qu'il faut qu'on nous aime. Ça m'énerve parce qu'on va devenir la super bonne occase. Le truc fait main, maison, génial avec amour et... sans pognon. On va finir, on va être aigris parce que finalement on n'aura pas à manger, nous.
(...)
P: On serait à un moment où on n'a pas grand chose, on pourrait le faire. Il faut faire gaffe de ne pas s'enfermer ici. C'est ce que tu craignais au départ.
D: Non, non,  je ne dis pas qu'il faut qu'on s'enferme ici. Ici, on a pris le truc et il faut qu'on l'assume aussi. Si on se plante ici, c'est pas bien. On s'est engagés à ce que les choses marchent. Sans s'enfermer ici, attention à pouvoir faire les choses bien. Partout, ailleurs, ici. On ne peut pas non plus dire:"vu qu'on n'a pas envie de s'enfermer ici, on laisse tomber ici puis on va ailleurs." Il faut que les choses soient organisées.

Finalement, Delphine et Philippe refuseront cette proposition.



LE RETOUR DE VACANCES
A l'occasion des fêtes de fin d'année, le théâtre a fermé ses portes une petite semaine. Pour Delphine et Philippe, c'est la première pause après deux mois d'intense activité. Ils sont partis chacun de leur côté. Philippe a fait une petite escapade à Marseille. Delphine est restée à Paris pour développer des photos en retard. A la reprise, elle travaille seule le première journée. Philippe ne peut pourtant pas s'empêcher de passer lui dire un petit bonjour. Il arrive par surprise dans la cuisine.

Philippe: Oh, comment tu vas Delphine ? Les mains dans la salade !
Delphine: Ça va.
P: Ça fait bizarre d'être ici.
D: Oui, ça fait bizarre. Je suis carrément déconnectée, moi. Les frigos sont vides, il faut remettre la machine en route.
P: Moi, j'ai le trac presque.
D: Ah non, on va le faire tout cool.
P: Moi, d'être là, ce qui me revient c'est tous les trucs un peu chiants.
D: Oh non.
P: Faut voir le comptable, payer le boulanger, faire les factures au théâtre.
D: C'est pas non plus infernal. il faut qu'on arrête de se dire qu'on va bosser 15 heures par jour quoiqu'il arrive. Parce que moi, le fait de me remettre dans le labo photo, je me suis dit:" Oh là là !".
P: C'est étonnant que tu aies eu le temps.
D: Ah ouais, j'ai vraiment foncé et je me suis dit ça fait du bien ! Il ne faut oublier qu'il y a d'autres choses qui font du bien. On va devenir tarés si on ne s'organise pas. Tu vois, bosser plus efficacement.
P: Ouais...
D: Plus se relayer. Parce que même quand il y a du monde ce n'est quand même pas délirant comme boulot.



L'ARRIVEE DU PROGRAMME DE LA SAISON THEATRALE
Mi-janvier. Alors que la représentation vient de commencer, Delphine et Philippe rangent le bar. Tout est calme. Une secrétaire du théâtre leur apporte le planning prévisionnel de la fin de saison. La découverte est rude. Le planning comporte pas mal de zones vierges. Du coup, Philippe et Delphine se mettent à une table pour l'examiner attentivement. La discussion s'engage.

Delphine: Qu'est-ce qu'on va manger, nous ? Il faut mettre de la tune de côté. Je ne sais pas avec quoi mais il fait la mettre de côté mais...
Philippe: C'est un mi-temps.
D: Par contre, en mars, je pense qu'on va bien se rattraper
P: Oui, mais ce n'est pas assez.
D: Non, ce n'est pas assez. Il y a quand même pas mal de choses... Du 8 février jusqu'au 27, il n'y a rien. Ensuite, du mois d'avril jusqu'à mi-mai, on ne sait pas. Et puis, ça s'arrête le 23 mai.
P: Et après, il n'y a plus rien.
D: Après, on meurt.
P: Bon, il faut que je cherche du boulot moi. Regarde, on est au mois de janvier. Il n'y a pas de raison que ça change. Ça va continuer comme ça, petit.
D: Non, ça va être moins petit. Si on se démerde bien on peut arriver à faire 3500 Frs par jour.
P: Donc, il faut pas qu'on compte toucher 7000 balles jusqu'au mois de mai par mois, quoi. En fait, c'est un boulot à mi-temps sur une année.
D: Ah oui, c'est clair.
P: C'est vraiment microbe, quoi.
D: Si, moi au mois d'avril, je dois...
P: En plus, tu as tes mensualités à payer.
D: Si je dois galérer pour trouver des petits jobs quand on bosse pas ici... On verra bien.
P: Mais là, c'est du gruyère. Il n'y a pas assez de fromage. En même temps, moi j'en ai un peu marre.
D: Ben ouais, faudrait trouver suffisamment de tune pour être réellement en vacances quand on ne bosse pas.
P: Le comptable, il faut le payer tous les mois même si on ne travaille pas.
D: Je sais pas.
P: C'est le contrat.
D: C'est le contrat mais il faut voir avec eux parce que si en même temps...
P: Je ne sais pas comment ça se passe parce qu'on est salariés. Est-ce qu'on peut être au chômage technique pendant quatre mois d'été ?
D: Moi, en tant que gérante je ne peux pas être au chômage.
P: Si je suis salarié de la société, il faut que j'ai un bulletin de paie tous les mois. Non ?
D: J'en sais rien, il faut demander au comptable. On a un contrat à durée indéterminée.
P: Je suis salarié de l'entreprise même entre le 9 février et le 27. S'il se passe rien, je suis quoi ? Je suis en congé ? On va payer l'Ursaff, etc... Faut bien lui demander. Mais, il reste quoi là, deux mois et demi de boulot plein. Ça ne paie pas le loyer ça. En même temps, c'est pas mal.
D: Oui, parce que de toute manière c'est évident qu'à ce rythme là, tous les jours, tous les jours pendant 6 mois. Mais c'est vrai qu'il faut bouffer aussi. Tu vois si on ne trouve d'autres trucs ponctuels. On aurait un buffet là, deux buffets là et là, ça irait quoi. Parce que les buffets ça nous a fait bouffer. Faut qu'on vende des buffets.
P: 2, 3 buffets ça suffit pas. C'est bancal.
D: Je ne sais pas. Il faudrait que les buffets repartent.
P: Il va falloir voir avec le comptable qu'est-ce qui se passe si on est sans activité, pas de chiffre d'affaire pendant 4 mois.  Est-ce que c'est possible ? Est-ce qu'on peut mettre la société au repos ? Comment ça se passe ?
D: C'est vrai que nous quand on a monté notre société les buffets marchaient bien. Mais là, depuis un mois...
P: Est-ce que ça existe une société qui tourne au ralenti ?
D: Oui, certainement. Mais je pense qu'une sarl si tu n'as pas un chiffre d'affaire qui tourne un minimum, tu es dans la merde.
P: Il n'y a pas un RMI pour les sociétés ?
D: Surtout pour les société, c'est vachement plus haut le RMI.
P: 20 000 par mois !
D: On va la rendre. On va la filer à quelqu'un. On va se faire salarier.
P: Salarié, putain. Peut-être qu'ils nous salarieraient. Mais est-ce qu'on peut être salarié et gérant ?
D: Et puis, si on compte juste sur les buffets pour la sarl, ça ne tient pas la route. Au rythme des buffets en ce moment, ça capote.
P: Parce que là, juin, juillet, août, septembre, la société qu'est-ce qu'elle fait ?
D: On va peut-être faire des buffets, des caterings. Ça, c'est vraiment le genre de truc qu'on ne peut pas prévoir. Peut-être qu'on peut envoyer des courriers aux boîtes de prod. Enfin, tu vois, faire un peu le truc qu'on a jamais fait. C'est à dire se faire connaître un peu autrement qu'en attendant que le téléphone sonne parce que c'est vrai qu'il a sonné longtemps tout seul. Faire un peu de pub quoi.
P: On va voir le chiffre de décembre.
D: Sinon, on ira vendre des pizzas à la plage.
P: Et ben...
D: Regarde, au mois de novembre quand il n'y avait que la grande salle, on faisait 4, 5000 balles par soir. En mars, je pense que là, on fait entre 5 et 7000 francs. Ou vraiment je sais pas, il y a un clash, le truc ne marche pas. B..., ça amène du monde.
P: Ah ouais ?
D: B..., attends, il a eu les Molière l'année dernière. C'est nul mais...
P: Ça mange.
D: Par contre, je ne sais pas si c'est un public qui vient à Aubervilliers. Mais tout de même, le mois de mars il va être bien. C'est un gros mois qui va équilibrer un peu, mais pas tout.
P: J'ai hâte de voir ce que va nous dire le comptable.
D: Moi, j'ai le trac.
P: On verra bien.
D: Oui, on verra bien. Il ne faut pas se prendre la tête comme on se l'est prise. C'était normal au début de se prendre la tête. Maintenant, je pense qu'on peut commencer à ne plus prendre ce truc comme une énorme chose.
P: C'est triste.
D: Mais non. On cherche des buffets. Quand il faudra, il y en aura. Il faut qu'on prenne le temps de faire une petite plaquette à envoyer à droite à gauche avec des vrais tarifs. On a quand même quelques contacts, il faut essayer de voir comment on peut s'y prendre.