LA NOUVELLE ESCALE
 
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QUALITES DE LA FRICHE
La reconversion des friches glisse vers la construction de la ville sur elle-même. La friche est le nécessaire espace de transition qui raconte la ville. Elle crée les conditions d'accompagnement dans la compréhension de mutations sociales et spatiales parfois trop rapides et souvent trop violentes. C'est le lieu de suspension du processus illimité de production - consommation, d'usage contrôlé et d'usure. C'est le lieu de la confrontation à une autre temporalité, à la mémoire d'autres vies et d'autres organisations sociales.

Depuis quelques années, la friche industrielle attire. Il émane d'elle une poésie qui n'est pas sans rappeler l'attrait des poètes du 19e siècle pour les ruines antiques et médiévales. Ce "nouveau romantisme" contemporain a plusieurs explications.

Tout d'abord, la friche industrielle a des qualités esthétiques et spatiales bien particulières. C'est le lieu du gigantisme : gigantisme des espaces, immenses superstructures, hangars, etc; gigantisme des objets restants: grues, cales, machines outils, tuyauteries, etc. Toutes ces traces de l'apogée industriel ont des dimensions impressionnantes presque inhumaines qui fascinent. Le vide qui les entoure et qui les habite n'en est que plus vaste et provoque une impression physique de liberté impossible à trouver dans les centres urbains. C'est un appel d'air au sein de la ville.
 

Le reprise de possession de ces lieux abandonnés par une nature spécifique participe aussi au sentiment de liberté. Cette végétation sauvage, posée là au hasard des vents, des oiseaux ou de l'eau, se mélange à la végétation oubliée par l'homme. Ces arbres apprivoisés et taillés que l'on trouve dans nos parcs et nos jardins reprennent leurs formes d'origine s'adaptent ou disparaissent.

"A mon avis , ces jardins-là ne devraient pas être jugés sur leur forme mais sur leur aptitude à traduire un certain bonheur d'exister ?"
Gilles Clément: Le Jardin en Mouvement, Sens & Tonka, 1994.
 

Ces plantes pionnières viennent s'immiscer partout où elles seraient combattues en temps normal, arbres à papillons "Budeleya", Ailanthe, etc. Elles se lovent dans la faille d'un mur. Les fleurs soulignent les lignes de rails abandonnées et retracent les chemins. Les mousses tapissent un sol inutilisé. Partout où la ruine laisse un peu de terre et d'eau, une plante s'installe avant de disparaître si les conditions de vie deviennent trop “luxueuses”. Cette sublime complicité entre le béton, le métal et le végétal est propre à la friche.

La poésie de la friche réside aussi en son éphémérité. Nous savons bien qu'elle n'existera pas indéfiniment. Parce qu'elle révèle de façon tangible les aventures qui s'y sont déroulées, elle témoigne jusqu'à sa disparition d'un moment de vie, déjà disparu mais pas encore rentré dans l'Histoire. Il y a toujours une grande émotion à imaginer, à la vue des traces rongées par la rouille, des milliers d'hommes au travail. La beauté intrinsèque des traces n'existe souvent que si elle est sous-tendue par la mémoire et l'émotion d'une vie passée.

La friche porte en elle l'histoire de l'évolution des villes. Toujours en déplacement, elle succède en cela à la friche des campagnes, qui a succédé aux ruines des châteaux qui ont succédé aux ruines de l'antiquité.

La disparition de la qualification d'un site n'entraîne pas qu'il ne s'y passe rien.

L'ambiguïté dans la fascination que procure l'état de friche, en l'occurrence industrielle, se trouve dans le désir de projet qu'elle suscite. En effet, si le projet existe, la friche disparaît.

"Les friches ne se réfèrent à rien qui périsse. En leur lit, les espèces s'adonnent à l'invention. La promenade en friche est une perpétuelle remise en question, car tout y est fait pour que soient déjouées les plus aventureuses spéculations."
Gilles Clément: Le Jardin en Mouvement, Sens & Tonka, 1994.

Alors la question de l'intervention se pose: comment ignorer que l'artifice ne peut remplacer le naturel ? Comment intervenir alors que la friche offre un laboratoire d'expériences improbables, impossibles à provoquer de l'extérieur ?

Comment poser les jalons qui permettront cette "invention perpétuelle de la friche" dont parle Gilles Clément, tout en transformant ce site en espace d'accueil public ? N'est-ce pas contradictoire ?

Il est décidément difficile de se situer entre un passé encore présent qui s'efface sous mes yeux, un présent indéterminé et un avenir qu'on imagine, en chantier, en projet. Je décide de commencer par l'étude de la matière brute qui m'est donnée. Il s'agit pour moi d'isoler les "qualités" de cette friche pour en faire les bases du projet.

L'ILE DANS LA VILLE - MATIERES BRUTES - LE PROJET