DES FEUX SUR LA MER
PRESENTATION FICHE TECHNIQUE
Souvent occulté par l'histoire légendaire des phares, le balisage en mer n'en demeure pas moins une riche aventure humaine. Tout particulièrement ici, aux Phares & Balises de Dunkerque, où l'épopée des bateaux-feux reste encore très présente dans les mémoires. Remplacé par une bouée, le dernier bateau-feu a cessé son activité en 1989 et a pris sa retraite dans le bassin du Musée Portuaire à quelques brasses du quai réservé à l'Emile Allard. Sur le baliseur, beaucoup de marins ont connu la dure vie à bord de ces étranges navires immobiles ancrés à mi-chemin entre la France et l'Angleterre.

Aujourd'hui, les techniques évoluent. Les bouées à gaz sont devenues solaires, le plastique s'apprête à remplacer la tôle, un baliseur ultra-moderne va sortir des chantiers de Boulogne. A travers la vie quotidienne de l'équipage de l'Emile Allard, nous partons à la rencontre d'hommes qui, malgré l'automatisation croissante de la signalisation maritime, continuent à travailler directement au contact des bouées en pleine mer. Si les matériels changent, les gestes sont toujours les mêmes, les risques encourus aussi.

Les navigateurs, professionnels et les plaisanciers ne s'y trompent pas, le radar et le GPS ne remplaceront jamais tout à fait l'éclat des bouées qu'entretiennent inlassablement les hommes du baliseur. C'est sans doute autant une question de sécurité qu'un attachement profond à la poésie et à la magie de ces feux sur la mer.
bouée




bouée 2
sortie bouée





batofeu





pont





chalumeau





machine
Afin d'assurer la sécurité d'une des zones les plus fréquentées au monde, le service des Phares & Balises de Dunkerque doit gérer plus de 130 bouées lumineuses disséminées de la frontière belge jusqu'à la baie de  Somme, signalant les bancs de sable cachés par la houle et les rails de navigation. Tous ces objets flottants nécessitent un entretien et une surveillance assidue. Il faut régulièrement contrôler le bon fonctionnement des lampes, changer les chaînes de mouillage, vérifier le bon positionnement des feux après une tempête. En général, les bouées elles-mêmes sont remplacées tous les quatre ans.

Jusqu’en mars 2003, c’est l'Emile Allard qui se chargeait de ses opérations. Baliseur océanique, construit en 1949, ce navire est  une pièce unique du patrimoine maritime français. Coque rivetée, pont de bois, manches à air, tout est pratiquement d'époque. De la passerelle à la salle des machines, chaque petit détail nous plonge dans l'ambiance nostalgique des grandes aventures maritimes du siècle dernier.

Le baliseur emporte à son bord 16 membres d'équipage tous profondément attachés à ce navire. Certains ont presque 30 ans de carrière. Marins des Ponts et Chaussées, ils ont un statut bien particulier au sein des services de l'Equipement. Beaucoup d'entre eux ont navigué dans la marine marchande ou dans la grande pêche avant de rejoindre les Phares & Balises.

Le travail de ces hommes est spectaculaire. Hors de l'eau, les bouées ont des dimensions impressionnantes. Il faut bien sûr ajouter la centaine de mètres de la chaîne de mouillage et les quelques tonnes du corps-mort de béton qui la maintiendront en place. Tous les hommes sont mobilisés pour les manœuvres. Il faut savoir où poser les pieds, le glissement des chaînes et des filins d'acier ne laissent pas droit à l'erreur. Les travaux d'entretien demandent aussi un grand sens de l'équilibre. Escalader la structure d'une bouée ballottée par la houle et battue par les vents pour changer une lampe reste un exercice sacrément acrobatique, tout cela au milieu du trafic intense des cargos et des ferries.

Des premiers bateaux-feux aux bouées télésurveillées, les marins des Phares & Balises perpétuent une tradition vivante au service de la sécurité maritime internationale.Actuellement, avec la fin de l'Emile Allard une période s'achève. Il n'est plus raisonnable de mobiliser 16 marins pour mouiller les nouvelles bouées, alors qu'un bâtiment moderne armé par deux fois moins d'hommes y suffirait. L'arrivée d’un nouveau baliseur et la réduction des effectifs vont modifier profondément les habitudes et risquent de transformer l’état d’esprit qui rêgne à bord. Dans le même temps, les questions de sécurité maritime soulevées par les récentes catastrophes telles que les naufrages de l’Erika et du Prestige ont permis de reconnaître l’importance fondamentale du balisage.

Cette "fin d'époque" m’a paru un moment privilégié pour partir à la rencontre de ces hommes. Entre passé et avenir, c'est l'occasion pour eux de se raconter au présent, au travail, en mer. Au-delà de l'aspect purement technique du métier, c'est sa dimension humaine qui m'intéressait. Au gré des heures, le travail difficile et spectaculaire alterne avec des moments de calme propices aux confidences, à l'évocation des souvenirs et aux interrogations sur le futur.

Depuis la disparition de leurs glorieux collègues gardiens de phares, les marins des Phares & Balises sont les derniers à affronter la mer pour maintenir les repères indispensables à la navigation. Cette fierté d'accomplir et de perpétuer un service public un peu à part les unit dans les coups durs. C'est cet étonnant mélange de rudesse, d'amitié et de nostalgie propre à faire naître l'émotion qui m'a séduit lorsque j'ai rencontré ces hommes. Avec ce documentaire, je me propose d’en dresser un portrait fidèle et sincère afin de les faire découvrir au public.

Pierre-François Lebrun